"Une nourriture subtile essentielle est partagée dans les groupes de pairs."

Témoignages

 

...Suite

   J’ai une grande confiance dans le groupe. Elle dépasse de loin la somme de confiance dans chacun de ses membres. L’un des premiers ressentis fut la sécurité de ces groupes. Ils sont un espace de travail sûr, dans lesquels je ne risque rien. Cela ne veut pas dire que les risques en soient totalement absents. Lorsque je cherche à voir, à m’ouvrir à mes fonctionnements, certaines choses peuvent devenir objectives... et ne pas être très agréables à affronter. C’est un risque mais, objectivement, je ne risque rien. Et cette discrimination est tout à fait accessible à une observation minimale de soi.

 

    Ma tendance est d’aller chercher ce qui me manque à l’extérieur. C’est un immense supermarché dont les rayons regorgent de connaissances, toutes plus séduisantes les unes que les autres, dont l’acquisition réglera bien évidemment mes problèmes. C’est une illusion. Le groupe est une ouverture sur l’intérieur, sur mon fonctionnement. Au sein du groupe, je suis totalement responsable de mon fonctionnement. Pour peu que je fasse preuve d’un minimum d’ouverture, les autres membres du groupe - mes pairs - sont autant de miroirs dans lesquels je peux prendre conscience de mon fonctionnement. Ce fonctionnement est une mécanique infernale, qui n’arrête jamais, et qui tourne pratiquement en permanence de manière autonome, en pilotage automatique.

 

   La disponibilité dont je fais preuve vis à vis de mes pairs est d’abord une disponibilité à moi-même. Si elle est effective, je découvre la vulnérabilité. Des blessures anciennes ne sont pas cicatrisées. Elles peuvent alors émerger et cela me fait mal. J’ai par exemple une très mauvaise image de moi et, dans la vie ordinaire, je cherche à la cacher aux autres. Mais c’est avant tout à moi que je cherche à la cacher. Je refoule également le souvenir d’actions dont je ne suis pas très fier. Lorsque de tels souvenirs remontent de la profondeur, je m’empresse de les refouler ou de les occulter car leur faire face est douloureux. Le groupe me donne l’opportunité d’exprimer cela, de le dire aux autres mais surtout à moi-même. En parlant au sein du groupe, je laisse cela sortir de moi et c’est alors l’un de ces rats qui me rongent depuis des années qui s’échappe enfin et va continuer sa vie ailleurs. Il est des choses plus agréables dans la vie, mais j’ai constaté que je pouvais survivre à cette confrontation et que je me sentais ensuite beaucoup plus léger. J’ai peu à peu découvert que la vulnérabilité au sein du groupe n’était pas forcément agréable mais qu’elle n’était pas dangereuse."

                                                                                                             Jean-Pierre Chevillot

 

* * *

 

 

 

   "J’avais rêvé, au début, d’un groupe de confirmation et de mise en scène de l’homme mythique que j’adorais imaginer dans ma tête. Je me disais que dans notre société, l’homme archaïque (ce mot me donnait le frisson) était caché, avait pris le maquis et s’était retranché pour échapper à la technologie. C’était le genre de fable que j’adorais me raconter. Oui, j’avoue, je suis un grand romantique ! C’est d’ailleurs pour cela que j’ai appelé ce texte, ironiquement : «Dans la forêt des hommes». Parce que je croyais que l’homme était à retrouver et qu’on n’avait jamais assez de confirmation de son existence, et qu’il fallait plus de rituels incantatoires, plus de tam-tams et plus de Iron John de Robert Bly. C’était mes fantasmes, et cette mythification complète de l’identité masculine était mon passe-temps favori. Quand j’ai commencé à fréquenter le groupe d’hommes j’attendais des marches dans la forêt, des efforts physiques violents et des rituels initiatiques !..

 

    Finalement, si j’avais eu vraiment cela, je crois que cela m’aurait poussé du côté où je risquais de tomber.

   Quand je n’ai rien vu arriver de tout ce que j’attendais, je me suis retrouvé au contraire dans l’obligation de regarder en face ces attentes et de me demander pourquoi je les nourrissais.

    La réponse n’a pas vraiment tardé.

    J’étais amoureux des idées que je me faisais sur la vie, sur moi et sur la masculinité. Cette réponse est aussi vraie de moi maintenant qu’avant. Je peux dire que c’est un travers qui est chez moi à observer et à surveiller. Mais comment ? C’est là que je vais être plus précis dans le rôle que peut jouer selon moi un groupe d’hommes.

    Outre la petite histoire de ma salvatrice déception initiale, ce qui est important pour ceux qui s’intéressent à une expérience de groupe d’hommes, c’est comment ce genre de configuration peut répondre au besoin des hommes à lâcher leur petite histoire personnelle de masculinité.

 

   Voir que chacun en somme, au cours des années, courtisait sa propre image d’homme et l’entretenait tout en attendant que le groupe la nourrisse, m’a aidé à relativiser la mienne. Et à chaque fois que j’expérimentais un minimum de détente sur la dépendance que je pouvais avoir envers ces validations de mon roman personnel, c’est là que quelque chose de précieux se passait pour moi.

 

   Chaque fois que le groupe pariait sur le vide et la déception des attentes, les fausses images reculaient et nous apprenions quelque chose de vrai sur nous-mêmes. Alors, comme premier élément, je dirais que le groupe d’hommes a fonctionné pour moi comme une négation ou plutôt une remise en cause persistante des croyances et des fausses idées. « Non ce n’est pas cela… ni cela…» semblait être la réponse éternelle à mes mises en scène sur l’homme.

 

   Et ce faisant, un vide prenait place, qui était finalement beaucoup plus fécond que le brouillage perpétuel de mes jeux avec l’idée d’homme.

   Ce que je dirais aujourd’hui du fonctionnement d’un groupe m’est très personnel. Ce n’est pas une définition que je cherche à imposer à quiconque, et je suis prêt à en parler avec qui en aurait envie, surtout pour voir d’autres horizons ou carrément voir que c’est à lâcher aussi. Ce que je dirais, donc, c’est que cheminer en tant qu’homme s’apparente à un art de se mouvoir dans le vide. Ainsi, la vie d’un groupe d’hommes, pour moi, se crée autour de cette pompe à vide qui frustre les attentes de validations, les recherches de virilité, les fantasmes sur ce que c’est qu’être un homme et tout ce genre de choses.

 

    Moins le groupe valide les jeux d’hommes, plus le vide se crée et plus les participants peuvent apprendre à s’y confronter, à s’y mouvoir, et à aiguiser ce quelque chose en eux qui sait utiliser le vide.

   Plus le groupe me montre, de façon bienveillante, en train de jouer à l’homme, plus je peux cesser ce jeu et m’exercer sans effort au vide."

                                                           N. C.